Le ballon dans le nez pour « redresser » la cloison nasale : ce que dit la science
Pourquoi cet article ?
Depuis quelques mois, plusieurs patients m’ont montré au cabinet des vidéos virales venues des États-Unis : un praticien introduit un petit ballon dans le nez de son patient, le gonfle brusquement, un « pop » se fait entendre… et la vidéo promet une respiration libérée, une cloison nasale « remise en place », voire la fin des sinusites et des maux de tête.
La question qu’on me pose est toujours la même : « Est-ce que vous faites ça ? » La réponse est non. Et je souhaite expliquer pourquoi, preuves scientifiques à l’appui.
Le bon réflexe : consulter un ORL en priorité
Pour tout problème touchant le nez, la cloison nasale ou les sinus (nez bouché chronique, ronflements, sinusites à répétition, saignements de nez fréquents, perte d’odorat), le spécialiste de référence est le médecin ORL (oto-rhino-laryngologiste). C’est lui qui peut examiner l’intérieur des fosses nasales, poser un diagnostic précis et proposer un traitement adapté.
Pour être mieux remboursé, passez d’abord par votre médecin traitant, qui vous orientera vers un ORL dans le cadre du parcours de soins coordonnés.
Ni le chiropracteur, ni l’ostéopathe, ni aucun praticien manuel ne peut « remettre en place » une cloison nasale.
De quelle technique parle-t-on ?
Cette pratique porte plusieurs noms : nasal specific, bilateral nasal specific, nasal release technique, endonasal technique, nasocranial balloon release ou encore neurocranial restructuring (NCR).
Le principe : un petit ballon (souvent un doigtier en latex fixé à une poire de gonflage) est introduit dans les différents méats des fosses nasales, puis gonflé et dégonflé en une à trois secondes, généralement à plusieurs reprises. Les promoteurs de la technique affirment ainsi « mobiliser les os du crâne et de la face », « ouvrir les voies respiratoires » ou « réaligner la cloison ».
Cette technique n’est pas enseignée dans la formation des chiropracteurs en France, qui est centrée sur le système neuro-musculo-squelettique et le rachis.
Rappel d’anatomie : qu’est-ce que la cloison nasale ?
La cloison (ou septum) nasale est la paroi qui sépare les deux fosses nasales. Elle est composée d’une partie cartilagineuse à l’avant et d’une partie osseuse (lame perpendiculaire de l’ethmoïde et vomer) à l’arrière.
Une cloison parfaitement droite est rare : une déviation plus ou moins marquée est très fréquente chez l’adulte et, dans la majorité des cas, elle ne provoque aucun symptôme. Elle peut résulter d’un traumatisme (y compris à la naissance) ou d’une croissance asymétrique des cartilages et des os.
Par ailleurs, une sensation de nez bouché n’est pas toujours due à la cloison : rhinite allergique ou non allergique, hypertrophie des cornets, faiblesse de la valve nasale ou polypes sont des causes fréquentes, parfois associées.
Ce que dit la science sur la technique du ballon
Une efficacité non démontrée
À ce jour, aucun essai clinique contrôlé n’a démontré l’efficacité de cette technique, ni pour corriger une déviation de la cloison, ni pour améliorer durablement la respiration nasale.
La littérature se limite essentiellement à des cas isolés (case reports), dont un publié en 1995 décrivant une patiente souffrant de sinusite chronique traitée par cette technique associée à d’autres interventions. Les auteurs eux-mêmes concluaient que des études complémentaires étaient nécessaires pour évaluer l’intérêt de la technique utilisée seule. Un cas isolé, sans groupe contrôle et avec plusieurs traitements simultanés, ne permet pas de conclure à une efficacité.
Une impossibilité mécanique
La cloison est une structure faite de cartilage et d’os. Un ballon gonflé quelques secondes dans une fosse nasale ne peut pas la « redresser » durablement. Le « pop » entendu correspond, selon les ORL, au décollement des muqueuses accolées ou à une contrainte, voire une fissure, sur l’os du cornet inférieur. La sensation de mieux respirer, si elle existe, est vraisemblablement transitoire, comparable à l’effet d’un décongestionnant.
Des complications documentées
En 2003, une équipe d’ORL de l’Université de Washington a publié dans Archives of Otolaryngology – Head & Neck Surgery le cas d’une patiente ayant subi cette technique pour une sinusite chronique. Pendant la séance, elle a ressenti une douleur intense au milieu du visage accompagnée d’un craquement. Le scanner réalisé ensuite aux urgences a révélé de nouvelles fractures de la cloison nasale, qui ont nécessité une prise en charge chirurgicale.
Les spécialistes ORL soulignent également que le geste est réalisé à l’aveugle, à proximité de structures fragiles (base du crâne, orbites). Ils évoquent notamment un risque théorique de brèche avec écoulement de liquide céphalorachidien ou d’atteinte de l’œil, sans compter les saignements et douleurs.
En résumé
Pas de bénéfice démontré, un mécanisme d’action invraisemblable et des complications publiées : le rapport bénéfice/risque est défavorable. C’est pour cette raison que je ne pratique pas cette technique et que je la déconseille à mes patients.
Que faire en cas de nez bouché ou de cloison déviée ?
La bonne nouvelle, c’est qu’il existe une prise en charge validée scientifiquement.
1. Consulter un médecin ORL
L’ORL réalise un examen des fosses nasales, souvent à l’aide d’une petite caméra (endoscopie), parfois complété par un scanner. Il évalue l’importance de la gêne, par exemple avec un questionnaire standardisé comme l’échelle NOSE (Nasal Obstruction Symptom Evaluation), et recherche les autres causes possibles d’obstruction.
2. Le traitement médical en première intention
En particulier lorsqu’une rhinite est associée, le traitement repose sur des lavages de nez au sérum physiologique et des sprays de corticoïdes pendant plusieurs semaines à plusieurs mois. Il améliore les symptômes chez de nombreux patients.
3. La septoplastie si nécessaire
Lorsque la gêne reste importante malgré le traitement médical et qu’elle est liée à la déviation, l’ORL peut proposer une septoplastie : une intervention chirurgicale qui consiste à redresser la cloison, parfois associée à une réduction du volume des cornets.
Son efficacité a été confirmée par deux grands essais randomisés :
- L’essai néerlandais (van Egmond et al., The Lancet, 2019) : environ 200 adultes répartis entre septoplastie et prise en charge non chirurgicale. À 12 mois, la qualité de vie et le débit d’air nasal étaient nettement meilleurs dans le groupe opéré, avec un bénéfice maintenu jusqu’à 24 mois.
- L’essai britannique NAIROS (Carrie et al., BMJ, 2023) : 378 patients dans 17 hôpitaux du Royaume-Uni, comparant septoplastie et traitement médical défini (sprays salins et corticoïdes). À 6 mois, les symptômes nasaux et la qualité de vie étaient significativement meilleurs après chirurgie, y compris chez les patients aux symptômes modérés.
Comme toute chirurgie, la septoplastie comporte des risques (saignement, infection, rarement perforation de la cloison), qui doivent être discutés avec le chirurgien.
Et le chiropracteur dans tout ça ?
Le rôle du chiropracteur est de prendre en charge les troubles neuro-musculo-squelettiques (douleurs du dos, du cou, céphalées d’origine cervicale, etc.) avec des méthodes fondées sur les preuves. Il fait aussi partie de mon travail de savoir reconnaître ce qui ne relève pas de ma compétence et d’orienter vers le bon professionnel.
Si vous souffrez d’un nez bouché chronique, de ronflements ou de sinusites à répétition, consultez en priorité un ORL, via votre médecin traitant.
Ce qu’il faut retenir
- Un ballon gonflé dans le nez ne redresse pas une cloison nasale.
- Aucune étude sérieuse ne démontre l’efficacité de cette technique, et des fractures de la cloison ont été rapportées.
- Pour le nez, la cloison et les sinus, le premier réflexe est l’ORL : bilan, traitement médical, puis une septoplastie si nécessaire.
- Méfiez-vous des vidéos virales qui promettent des résultats spectaculaires en quelques secondes.
Sources
- Davis GE, Murphy MP, Yueh B, Weymuller EA. A complication from neurocranial restructuring: nasal septum fracture. Arch Otolaryngol Head Neck Surg. 2003;129(4):472-474. doi:10.1001/archotol.129.4.472
- Nasal specific technique as part of a chiropractic approach to chronic sinusitis and sinus headaches. J Manipulative Physiol Ther. 1995;18(1):38-41. PMID: 7706959
- van Egmond MMHT, Rovers MM, Hannink G, Hendriks CTM, van Heerbeek N. Septoplasty with or without concurrent turbinate surgery versus non-surgical management for nasal obstruction in adults with a deviated septum: a pragmatic, randomised controlled trial. Lancet. 2019;394(10195):314-321.
- Carrie S, Fouweather T, Homer T, et al. Clinical effectiveness of septoplasty versus medical management for nasal airways obstruction: multicentre, open label, randomised controlled trial. BMJ. 2023;383:e075445. doi:10.1136/bmj-2023-075445
- Carrie S, Fouweather T, et al. Effectiveness of septoplasty compared to medical management in adults with obstruction associated with a deviated nasal septum: the NAIROS RCT. Health Technol Assess. 2024.



